Faut qu’j’vous parle de Marthe

Bon d’abord, Marthe, c’est pas son vrai prénom ; mais c’est joli, et puis je pense que si un jour je lui donne l’adresse de ce blog, elle appréciera ce choix.

On s’est connues dans mon précédent poste : elle était arrivée une semaine avant moi dans le service. Lors de mon entretien d’accueil, le chef de service m’avait parlé d’elle « Une de nos collaboratrices est handicapée, je vous le dis parce que ça ne se voit pas mais c’est utile de le savoir pour la communication : Mme Marthe est sourde. Elle est appareillée mais mieux vaut le savoir, comme ça on pense à bien articuler quand on lui parle. »

Pendant quelques temps, on s’est juste croisées à la photocopieuse ou dans le couloir, échangeant un bonjour poli comme avec tout le monde – enfin sauf que tout le monde ne sourit pas aussi bien que Marthe. Et puis au fil des arrivées/départs dans le service, je suis devenue la « chef » de Marthe. J’ai donc passé énormément de temps dans son bureau, et elle dans le mien, à décortiquer ensemble des cas complexes, à discuter de la façon de gérer les dossiers de la procédure truc qui allaient nous tomber dessus très bientôt, etc…

Et puis Marthe, elle est bienveillante, profondément. Alors un jour où je n’étais pas dans mon assiette, elle ne s’est pas contentée du classique « ça va ? – oui oui », mais elle a dit : « ça n’a pas l’air d’aller aujourd’hui, tu veux en parler ? ». Marthe, elle m’a souvent vu pleurer, que ce soit pour des raisons privées ou professionnelles. Elle m’a toujours écoutée, soutenue, encouragée.

On a partagé nos expériences de vie ; elle qui était déjà passée par des moments difficiles, qui me montrait que le soleil reviendrait bien tôt ou tard ; moi, à mi-chemin entre ses filles et elle, puisant dans mes souvenirs de lycée et collège quand elle était tracassée par leurs soucis d’adolescentes.

Ah ses filles, elle en est fière ! Et il y a de quoi. La naissance de la première aurait pourtant pu lui coûter la vie : septicémie. Antibio-résistance, c’est un mot qu’elle a appris il y a 20 ans. Élever des enfants sans pouvoir se fier à l’adage « si un enfant ne fait pas de bruit, c’est soit qu’il dort, soit qu’il fait une bêtise », parce qu’on vit dans une sorte de brouhaha permanent… oui parce que je vous ai dit qu’elle était appareillée, mais il s’agit d’un appareil interne, avec chirurgie lourde et technologie compliquée derrière, elle était déjà maman depuis un moment quand la médecine a opéré son miracle pour elle. Ses filles, elles sont polies, intelligentes, et ça c’est déjà un motif de fierté pour n’importe quel parent. Mais surtout ce qu’elle a réussi, c’est à instaurer une relation de confiance avec elle (et ça marche aussi avec leur père d’ailleurs). Cette confiance qui fait qu’on avoue une bêtise alors même qu’elle aurait pu passer inaperçue. Cette confiance qui fait qu’on ose dire « je ne vais pas bien ». Parce qu’on sait que l’autre nous aidera à trouver une solution, et ne nous accablera pas. Ses filles, elles ont connu de très dures épreuves alors que la plus âgée n’a que vingt ans, mais elles remontent la pente avec une force étonnante. Si j’espère une chose de ma relation avec mes enfants plus tard, c’est bien qu’ils viennent me voir spontanément quand la vie les cabossera. C’est une chose que j’ai rarement vue, et Marthe l’a réussie (avec son mari of course).

Marthe, malgré tous les coups que la vie lui a balancés, est toujours d’un optimisme contagieux. Je l’admire énormément pour ça.

 

L’an dernier, j’ai changé de poste et déménagé. J’avais plein de bonnes raisons pour ça, mais j’ai eu beaucoup de mal à quitter Marthe. D’ailleurs, on ne s’est pas complètement quittées : on s’échange souvent des mails, elle m’a hébergée pour le Hellfest… C’est une des rares personnes qui sachent combien me pèse l’attente de bébé2, et elle sera une des premières à savoir quand celui-ci s’annoncera enfin : en fait, avec mes parents et ma sœur, c’est certainement la seule qui le saura avant la fameuse échographie des 12 semaines.

 

Souvent, je pense à elle, et je me dis que tout le monde devrait avoir une Marthe dans sa vie.

 

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