Le jour où je suis devenue ingénieure

9 Oct

Une petite scène à l’Assemblée nationale relance le sujet de la féminisation des noms de métiers, titres, fonctions. Au passage, on constate encore une fois à quel point nos politiques sont matures et dignes de leurs indemnités (parce que si je calcule bien, l’indemnité parlementaire est donc 5512€… plus de deux fois ce que je gagne). Bref.

Il y a quelques années, quand j’ai entendu parler de la féminisation des noms de métier, le sujet ne m’avait guère émue : je ne trouvais pas choquant de dire Madame le [Ministre, Préfet…], l’auteur de ce roman qu’il soit homme ou femme… la langue française était comme ça et voilà. Mais quand même, lorsque la secrétaire de mon unité m’a demandé comment rédiger ma signature dans les courriers, j’ai rapidement opté pour « l’ingénieure de [blabla] Petite Moineau ». Une part de moi trouvait ça moche, mais l’autre part disait « merde, je suis une fille et je n’ai aucune raison de le cacher et ça évitera qu’on demande Monsieur Moineau au téléphone« .

Plus récemment, quand des associations féministes ont demandé à ce que disparaissent les « Madame ou Mademoiselle » des formulaires administratifs, j’ai acquiescé aux « non mais franchement, y’a quand même des choses plus importantes à s’occuper » qui ont fleuri autour de moi.

Mais depuis, j’ai lu plein de réflexions sur le sujet (notamment sur végéweb – c’est tout plein de gens qui réfléchissent beaucoup là-bas), et j’ai réalisé un truc : le sexisme, ce n’est pas qu’une affaire de gens stupides qui croient que l’Hommeuh est supérieur à laFâme ou inversement (bouh les méchants !), mais c’est une culture dans laquelle on baigne depuis tout petit : le patriarcat. Post-adolescente, je me suis gavée de livres du genre « Les hommes viennent de Mars (…) » et autres « Pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières ». J’y trouvais une sorte de consolation, une recette-miracle pour « accepter ce qu’on ne peut changer » ; je ne savais pas charmer un garçon ? normal ma fille, ces êtres-là ne fonctionnent pas comme toi ! les filles sont faites pour êtres infirmières, les garçons pour être mécaniciens… Le ton des ouvrages était généralement à l’humour, mais faisait appel à des arguments d’apparence vaguement scientifique (nos ancêtres dans les cavernes ont réparti les tâches selon les sexes, et depuis ben pas de bol, on ne peut ab-so-lu-ment pas revenir dessus, ça s’est inscrit dans les gènes). Et je me laissais convaincre, parce que ça rendait la vie plus facile.

Depuis, j’ai redécouvert le concept de prophétie auto-réalisatrice (mais si vous savez, les parents d’Œdipe qui l’abandonnent pour ne pas que l’oracle se réalise et qui ainsi permettent la réalisation de celui-ci) : quand tout montre à un enfant que telle activité est « pour les filles » et telle autre « pour les garçons », il finit par trouver ça normal – d’autant plus quand, à ses éventuelles interrogations, l’adulte répondra par un argument très fin du type « parce que c’est comme ça ». Le langage fait partie des éléments qui façonnent notre perception du monde. C’était un sujet de Bac il y a une quinzaine d’années : en apprenant sa langue maternelle, n’apprend-on qu’à parler ? Pour moi, c’était « non évidemment ! ». Point de thèse-antithèse-synthèse à faire sur ce sujet : la seule réponse possible est non, encore faut-il expliquer pourquoi (mais comme les bacheliers sont censés maîtriser un minimum l’expression en deux langues étrangères, ils doivent en être capables). Bref, je m’égare.

Alors évidemment, distinguer Madame/Mademoiselle de Monsieur, ou dire que « la pharmacienne c’est la femme du pharmacien, sinon c’est Madame le pharmacien », ce n’est pas anodin. Quand un inconnu me donne du « mademoiselle », consciemment ou non, il m’infantilise. Pour autant, je ne prends pas le temps de répondre que je suis « Madame », car ça renvoie un aspect « je suis la propriété de mon mari » pas tellement plus plaisant.

 

Je veux que mes enfants apprennent à respecter autrui, et ça commence par détecter les situations courantes qui cachent du sexisme/racisme sous des dehors innocents. Je dois me rendre compte quand mes réflexions sont polluées par les xénophobies ambiantes, pour espérer m’en débarrasser et transmettre une vision du monde plus saine à mes enfants.

Publicités

4 Réponses to “Le jour où je suis devenue ingénieure”

  1. Bounty Caramel 13 octobre 2014 à 16 h 34 min #

    😉 un bail que je met le -e aussi !
    Quant aux mademoiselles, j’y ai toujours droit, et ça me saoule….
    Enfin bon… Ca avance !

  2. waitylily 13 octobre 2014 à 17 h 14 min #

    Idem! Je revendique mon -e, fièrement!

  3. Karine 15 octobre 2014 à 10 h 07 min #

    Pour ma part, je vois plutôt le sexisme dans cette féminisation à outrance, surtout lorsqu’on traite des noms de fonction (qui à la base se doivent d’être neutres)…
    Et si l’on accepte le principe de féminisation systématique, quid des noms féminins désignant des métiers qui jusqu’à il y a peu n’étaient exercés que par des hommes ? (la descendante de marins et militaires que je suis pense notamment aux termes « vigie » et « sentinelle »…)
    Une étude intéressante sur le sujet (même si elle n’apporte pas de réelle réponse):
    http://www.erudit.org/revue/ethno/2003/v25/n2/008054ar.html

    • Moineau 15 octobre 2014 à 11 h 38 min #

      Très intéressant ce texte ! Je suis complètement d’accord que si on féminise les noms masculins, on doit logiquement aussi masculiniser les noms féminins (un tweet de Me Eolas récemment demandait qu’on désigne ses clients par « le victime » pour poursuivre cette logique ; sur le moment ça m’a paru de la mauvaise foi mais en fait ça va tout à fait dans le même sens). J’admets que ça sonne bizarre « il est le vigie », mais l’absence de neutre dans la langue française complique les choses.
      Je ne suis pas sûre d’ailleurs que ce genre de questionnement puisse se poser en anglais ou en allemand par exemple : en anglais on a « it » au singulier et pas de différences entre ils ou elles avec « they », en allemand le « es » et le « sie » pluriel permettent aussi une certaine neutralité, je pense qu’il est difficile de trouver un nom non féminisable par un « -in » en allemand (par contre ils ont aussi la règle du « masculin qui l’emporte » avec par exemple « die Lehrer » pour désigner un groupe formé d’un prof mâle au milieu de n’importe quel nombre de profs femelles).
      En turc il n’existe pas de forme masculine ou féminine… tout est neutre, le locuteur dispose juste de quelques termes pour préciser « mâle ou femelle » (par exemple, il y a un mot commun (kardeş) pour désigner un frère ou une sœur, et on rajoute devant erkek ou kız pour préciser le sexe). Ça change sacrément la perception des choses !
      J’ai vu des tentatives pour neutraliser un récit en français, avec notamment « ull » pour remplacer il ou elle, c’est perturbant au début mais on s’habitue vite, et je trouve la démarche intéressante… Je vais demander des infos d’ailleurs pour un autre article.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :