Sororité (2/3)

18 Sep

Je vous ai présenté ma très grande sœur ici, parlons maintenant de ma deuxième sœur (que pour une question d’anonymat je rebaptiserai Véro). Autant le préciser d’emblée, le tableau est beaucoup moins rose qu’avec K (oui ça risque même fort de partir en bitchage tout ça).

Bien qu’en âge Véro soit (très) légèrement plus proche de K. que de moi, pour nos parents et le reste de la famille, il y avait « la grande » et « les deux petites ». Il semblait logique pour tout le monde que nous partagions les mêmes jeux, distinctes des activités « sérieuses » de K. Nous passions énormément de temps ensemble, mais énormément de temps à nous disputer : nous voulions orienter le jeu chacune d’une manière différente (bon, sans compter les jeux où il y a un gagnant et un perdant, où la perdante quelle qu’elle fût manifestait souvent de la mauvaise humeur). Et puis, pour tout dire, je la trouvais idiote. En primaire, j’étais quasiment capable de faire ses devoirs à sa place, tandis que ma mère devait lui réexpliquer pendant un temps fou ses leçons ; aujourd’hui, j’ai un peu tempéré mon point de vue de l’époque, mais les gosses ne sont pas tendres… Mais bizarrement, si j’entendais quelqu’un la traiter d’andouille en cours de récré, je montrais les crocs : c’était MA sœur mon boulet ma croix, personne d’extérieur à la famille n’avait le droit de la juger.

Nos centres d’intérêts se rejoignaient peu : à 7 ans, j’avais honte d’avouer que je jouais encore avec Barbie, tandis que quand j’en avais 10 (et elle 13), c’était parfois elle qui me proposait cette activité. La fracture s’est encore creusée à l’adolescence : après une période commune de découverte du maquillage et de tapissage de nos chambres respectives à base de posters de beaux mâles, je cessai de trouver divertissant le choix d’un nouveau vernis à ongles, tandis qu’elle s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller chez la coiffeuse. Notre entrée au lycée (à un an d’écart seulement du fait de ses redoublements) a été à la fois un soulagement pour moi d’évoluer dans des mondes distincts (plus personne pour me demander « c’est ta sœur ? »), et un élargissement du fossé : elle s’est fait des copines dont le principal centre d’intérêt était le dernier rouge à lèvres YR, tandis que mes nouveaux amis s’interrogeaient sur leur avenir professionnel, commentaient l’actualité, critiquaient le dernier film vu au cinéma (et pas en résumant à « oh c’était trop cool ! » ou « qu’est-ce qu’il est beau Leonardo »)…

À cette époque, j’ai commencé à soupçonner Véro d’être hypocondriaque. Outre ses problèmes avérés depuis longtemps (colonne vertébrale tordue donc douleurs), elle avait fréquemment mal au poignet, au ventre, puis avait une tendinite à la cheville… son état de santé est devenu son seul sujet de conversation. J’avais une raison très logique de penser que ses soucis avaient une cause psychologique : depuis toute petite, K. et moi avions une grande reconnaissance dans la famille, la fierté de nos parents devant nos résultats scolaires, tandis que sa scolarité était source de conflit (dans la génération de mes parents, on pensait qu’un enfant qui ne réussissait pas à l’école était un enfant feignant ; aujourd’hui je pense que ma sœur serait reconnue dys-quelque chose et bénéficierait peut-être d’une adaptation). Par contre, ses nombreux rendez-vous médicaux étaient autant d’occasions de la plaindre, la câliner, voire trouver des « excuses » à ses mauvais résultats scolaires (au moins pour ma grand-mère qui a toujours cherché à mettre en avant ce qu’il y avait de bon chez chacun de ses petits enfants) : du coup, si j’ai un peu mal, pourquoi ne pas dire que j’ai très mal, me faire plaindre…

Tant que je vivais chez mes parents, où que je revenais chez eux à chaque vacances, ce côté « tamalou-jaibobola » m’agaçait un peu mais sans plus – je me moquais d’elle mais sans plus. Depuis qu’elle-même a son propre logement, et que nous nous parlons parfois au téléphone, les conversations se ressemblent toutes

Salut ! c’est Véro

Salut ! ça va ?

Mouais…(d’une petite voix mourante) enfin à part que [j’ai mal là]

Ah mince !

[et aussi là]

Ah.

[pis les médocs me filent la diarrhée]

T’as pas de chance.

[faut que je retourne chez le médecin]

Mmhhh.

[Bon ben je te laisse, c’est l’heure d’aller chez le kiné]

En fait, dans la famille, plus personne ne lui demande si « ça va ». En plus maintenant qu’elle est mariée elle nous file le bulletin de santé de son mari quand elle a fini le sien.
Parfois, je me dis que je dois être trop méchante, que si elle était hypocondriaque son médecin l’aurait envoyée vers un psy au lieu de traiter chaque semaine un nouveau problème. Et à d’autres moments, je me rappelle qu’elle a cessé de voir le kiné qui l’avait suivie quasiment pendant 25 ans parce qu’il avait suggéré que telle douleur nécessitait qu’elle fasse de la kiné « active » plutôt que des massages et des médicaments (« Non mais n’importe quoi ! On voit bien que c’est pas lui qui a mal ! Je NE PEUX PAS faire des exercices de rééducation » moui d’un autre côté, comme m’avait dit un autre kiné : « la kinésithérapie, c’est le soin par le mouvement : on croit se soulager en mettant la zone douloureuse au repos, mais si on ne la fait pas travailler on crée de nouveaux problèmes » Bref), alors son toubib préfère peut-être laisser tomber cette hypothèse.

Aujourd’hui, je ne cherche pas à la voir, je ne m’intéresse pas à ce qui se passe dans sa vie… et je préfère que Zozio ne la fréquente pas, qu’il ne soit pas témoin de l’agacement qu’elle provoque chez moi.

Malgré tout, mes souvenirs d’enfance sont plus marqués par nos jeux communs que par nos disputes ; alors dans le fond, je suis bien contente d’avoir deux sœurs.

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