Et en parlant de véto sympa…

12 Juin

Quand j’avais une dizaine d’années, mon Papa travaillait dans un service vétérinaire. Je ne sais plus exactement comment a commencé mon stage là-bas. Je suppose que la première fois que j’y suis venue, c’était en attendant l’heure d’aller chez le kiné ou bien le tortionnaire dentiste (juste en face), puis comme je m’y suis plu, mon père m’a emmenée tous les mercredis ; au moins l’après-midi, parfois la journée entière. Alors que ma sœur, qui allait chez le kiné toutes les semaines sans exception, prenait le bus le plus souvent. Bref, j’avais l’impression d’avoir mon Papa rien que pour moi, même s’il travaillait, et je déambulais librement dans les locaux.

Le mercredi, c’était chirurgie le matin, consultations l’après-midi.

…mais je parlerai d’abord des consultations, pour pas faire simple :-p

Il faut avouer que le défilé de patients était sensiblement toujours le même  : chiens et chats défilant pour leurs rappels de vaccins ou de petits bobos, la programmation de leur stérilisation, le retrait de l’encombrante collerette post-opératoire… Je connaissais par cœur le délai entre la primo-injection et le rappel des vaccins, au point que le jour où le véto, pour plaisanter, a dit à une de ses clientes « quoi ? mon assistant [mon père] vous a dit de revenir dans un mois ? mais non ce n’est pas la peine, ralala je suis pas aidé », je l’ai regardé avec de grands yeux, en me demandant « qu’est-ce qu’il lui prend ??? » ; il a laissé la dame (qu’il connaissait bien) quelques secondes à son étonnement, puis a dit en riant « mais non je plaisante, c’est tout à fait ça, il va vous redonner un rendez-vous ».

Je n’ai mémorisé qu’assez peu de consultations précises : je me rappelle avoir croisé un briard sortant de la salle avec une collerette, dont j’apprendrai plus tard que c’était celui de Claire. Et puis je me rappelle d’un chat noir, et des larmes de son humaine. Je ne me souviens plus ce dont il souffrait, mais l’heure était venue pour elle de faire ce terrible choix : endormir son compagnon de 19 ans pour ne plus qu’il souffre. Je la revois, caresser son chat tandis que les larmes roulaient sur ses joues ; les mots du vétérinaire ne pouvaient guère adoucir ce moment. Elle a continué à caresser son chat après même que l’injection ait fait effet, puis il a bien fallu partir. J’ai pleuré aussi. 20 ans après, les larmes me viennent encore en revoyant ces adieux.

Un autre souvenir de consultation, plus heureux : en fin de consultation, une cliente demande combien elle doit régler : rien, les consultations sont offertes aux civils. Elle s’étonne, insiste, lui persiste dans son refus. Elle n’a pas vu sur le bureau la petite « boîte à pourboires » partagée entre les deux vétos. Alors qu’il la précède d’un cours instant dans le couloir, je prends mon courage à deux mains et attire l’attention de la dame sur la fameuse boîte. Elle me dit merci avec un clin d’œil complice, et glisse son billet à l’intérieur.

 

Les chirurgies, même si j’y ai assisté moins souvent, m’ont laissé des souvenirs plus marquants.

J’étais petite et avais du mal à distinguer ce qui se passait sur la table (rester des heures sur la pointe des pieds, c’est pas confortable !), mais j’adorais ces moments. Et le vétérinaire, appréciant ma curiosité, m’expliquait tout ce qu’il faisait. J’ai ainsi vu nombre de stérilisations, et parfois participé à l’événement.

Mon véto préféré était parfois d’une distraction incroyable. Il pouvait ainsi se rappeler au milieu de la matinée que sa chienne était dans sa voiture… mon père attrapait alors les clés du véhicule et allait libérer l’animal, pendant que la chirurgie se poursuivait.

Il est aussi arrivé qu’au moment de recoudre, le kit de suture soit absent du plateau d’instruments ; ma toute première participation a été d’ouvrir le tiroir pour prendre un sachet de suture, et de l’ouvrir avec précaution de manière à ce que son contenu tombe sur le plateau stérile, sans que j’y touche moi-même.

Une autre de mes participations a donné quelques sueurs froides au véto. Mon père avait dû s’absenter, or il aurait dû tenir les écarteurs pendant le travail (une simple stérilisation de mémoire – chienne, chatte ?). Qu’à cela ne tienne, on déniche la paire de gants la plus petite possible (seulement deux fois trop grande pour moi), et après m’être soigneusement lavé les mains, je les enfile. Je vous le dis : enfiler des gants stériles, ce n’est pas évident, mais les garder stériles ensuite, c’est carrément galère ! Je passe sur les premières explications qui m’ont permis de triompher de l’étape « enfiler les gants », pour passer à l’obstacle suivant : j’ai dix ou onze ans, je suis plutôt petite pour mon âge, je dois tenir les écarteurs sans que mes bras ne touchent la table d’opération… vous visualisez ? Le véto opère tout en surveillant que je ne faiblisse pas, un œil dans la plaie et un œil sur mes manches. L’opération est entrecoupée de tout un tas de « tention ! » « bouge plus ! » « remonte ! ». Je terminerai avec tous les muscles des bras crispés, mais l’immense fierté d’avoir aidé « pour de vrai » mon véto. Bizarrement, il ne reconduira pas cette expérience ^^.

Une autre fois, alors que le caniche de la meilleure amie de ma sœur dit adieu à ses attributs mâles, le véto me tend le bistouri pour le coup final ! Le premier testicule a déjà été ôté, le second est sorti et n’est plus retenu que par un « fil » : « bah tiens, depuis le temps que tu me vois faire… bon tu vois, tu coupes là, d’un coup sec : c’est important car s’il n’était pas bien anesthésié, un cisaillement pourrait provoquer un influx nerveux mortel ; enfin là ça craint rien vu qu’il est très profondément endormi ». Je le regarde, un peu incrédule, regarde mon père, puis me saisis du scalpel ; positionne la lame près de la base, inspire à fond, puis tranche. Je sens une légère résistance mais ça y est, c’est coupé. Une petite goutte de sang s’est envolée vers mon père, ratant de peu son uniforme (l’avait qu’à mettre sa blouse aussi :-p ). Ma sœur pourra plus tard annoncer à sa copine que c’est moi qui ai castré son chien (exagération ? bof, à peine).

Quelques chirurgies ont eu des fins malheureuses. Je me rappelle un boxer ayant une tumeur de la taille d’un citron à la gorge. Le véto avait fait appel à un anesthésiste de l’hôpital pour effectuer une anesthésie gazeuse. Si ma mémoire est bonne, c’est parce que ça offre un meilleur sommeil pour des opérations longues, l’effet du produit étant géré au fil de l’eau. La mise en place est délicate, il faut intuber l’animal, vérifier qu’on est dans le bon tuyau… l’anesthésiste avoue avoir le trac. L’opération démarre, je suis un peu plus loin que d’habitude car il y a du monde et je ne dois pas gêner les déplacements. L’ablation de la tumeur progresse, mais tout à coup tout s’affole : on passe en mode « urgences », l’animal faiblit, faiblit. Je me retire dans la salle de pause voisine ; peur de gêner dans une situation où, je le sens confusément, chaque seconde compte, et sentiment terrible d’impuissance. Je fais les cent pas, m’assois, me relève, prie n’importe quelle divinité qui aurait une oreille dans le coin de sauver ce chien, de ne pas rendre vains tous ces efforts qui ont été déployés. Je n’ai apparemment pas parlé assez fort dans la bonne oreille, car l’animal décède. Au milieu de la consternation générale, je me sens bien moins à ma place que d’ordinaire.

L’anesthésiste participera à une autre opération malheureuse, au point qu’il dira au véto qu’il semble lui porter la poisse (mais je crois qu’un troisième essai le démentira). Je ne sais plus s’il était présent pour l’opération d’une hernie diaphragmatique sur un chat. Probablement suite à un choc, le diaphragme du malheureux s’était rompu, laissant échapper les viscères vers la cage thoracique : il ne lui restait qu’environ 2/3 de poumon pour respirer. L’opération consistait à ramener les viscères à leur place, refermer le diaphragme. Alors que la couture avançait bien, le chat a brutalement « plongé ». Le vétérinaire n’a pas pu le ranimer. Il m’avait expliqué ensuite que le corps du chat s’était probablement déjà plus ou moins habitué à fonctionner avec une capacité pulmonaire réduite, et que la libération de la cage thoracique avait provoqué un changement de pression qu’il n’avait pu supporter…

 

Evidemment, j’ai envisagé pendant un certain temps de devenir vétérinaire. Heureusement, je me suis rendu compte à temps que je n’étais pas faite pour les métiers de soins. Mais mon orientation découle tout de même, de façon plus lointaine, de cette expérience formidable.

Bernard, si jamais tu tombes sur ces lignes… merci. MERCI.

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