Langage et communication

2 Avr

« Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre. » (B. Werber)

Le plus difficile pour moi* dans la maternité, c’est la frustration de ne pas comprendre mon enfant. Cela fait déjà deux ans que j’attends avec impatience que Zozio sache parler, afin de rendre notre compréhension mutuelle meilleure. Depuis quelques mois, il a fait des progrès spectaculaires mon fils est un génie comme tout enfant de son âge, tout d’abord en volume de vocabulaire, en prononciation, et surtout depuis quelques semaines (en gros depuis son anniversaire), il associe des mots pour faire passer des idées (« maman, mange » « papa, tousse » « croquettes, chat » etc).

Cela nous permet de mieux mesurer ce qu’il comprend de nos discussions : par exemple, il y a dix jours, nous avons appris que Mademoiselle avait des tumeurs à une mamelle, avec probabilité élevée de cancer. Le pessimisme de M. Moineau s’étant heurté à mon refus d’envisager le pire, le ton est un peu monté, en présence de Zozio. Pour rassurer un peu celui-ci, j’ai dit « Nous sommes inquiets parce que Mademoiselle est malade ». Zozio m’a répondu en répétant « Mademoiselle » puis en imitant le bruit d’un chat en train de vomir. Je vous le dis, mon fils est un génie.

Commence une ère de communication, donc, mais à l’aube de laquelle je m’efforce de me rappeler que même les mots peuvent être traîtres, et que le gouffre peut être grand entre ce que dit un enfant et ce que comprend l’adulte, et vice-versa, notamment parce que l’enfant n’a pas autant de repères, de recul sur lui-même quand il s’agit d’exprimer des émotions, ni la capacité à distinguer ce qui est évident pour tout le monde de ce qui ne l’est que pour lui. J’ai deux exemples à ce sujet.

  1. Enfant, 5 à 6 ans environ. Je trouve fascinant le système de verrouillage/déverrouillage des portières de la voiture, et avec ma sœur, nous nous chamaillons souvent pour être celle qui soulèvera ou enfoncera le petit loquet (je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans…). Un jour, retour de courses, je descends la dernière, ma mère est déjà sur le pas de la porte avec des paquets. Je tiens la porte ouverte, le doigt sur le loquet (mais d’où est ma mère, ça ne se voit peut-être pas), et je demande « est-ce que je ferme la portière ? ». Pour moi, il est évident que la question porte sur le fait de fermer à clé, puisqu’il n’y a aucune raison de laisser la portière grande ouverte. Et donc, après le « oui » de ma mère, d’appuyer sur le verrou puis de claquer joyeusement la portière. Quelle déconfiture, quand je me fais gronder pour avoir fermé à clé alors que le trousseau est toujours sur le contact ! « Mais j’ai demandé tu m’as dit oui… » (trémolos dans la voix et sentiment d’injustice).
  2. 10 ans, en classe, j’emprunte des feutres à une copine pour un coloriage : la veinarde, elle a la super boîte avec – au moins- 40 couleurs, quand je n’ai que le traditionnel étui de douze. Zut, le cours se termine, je n’ai pas fini de colorier mon serpent. En rentrant à la maison, je plaide pour l’achat d’une nouvelle boîte de feutres « pour avoir les mêmes que [prénom de la copine] ». « Qu’est-ce qu’ils ont de spécial, ces feutres ? » ravie, je pense qu’on me demande un signe distinctif pour les reconnaître en magasin, et réponds tout naturellement « le bouchon ; y’a des rayures dessus ». Ma mère hésite entre rire et légère impatience « Mais enfin, on n’écrit pas avec le bouchon ! ». Sa question se résumait en fait à « pourquoi veux-tu ces feutres ? », mais je croyais avoir déjà évoqué le fait que je n’avais pas les mêmes couleurs parmi mes feutres, donc ce point était pour moi réglé ; alors que pour ma mère, même si j’avais mentionné les chouettes couleurs des crayons empruntés, c’était anecdotique : je pouvais bien finir avec d’autres couleurs (oui, ma mère n’a pas exactement une âme d’artiste). Sur le moment, j’avais eu toutes les peines du monde à réargumenter pour l’obtention de ces feutres, car je ne comprenais absolument pas la réponse que j’avais obtenue, et pourquoi on se moquait de moi.

Ce genre de malentendus peut également survenir entre adultes, quand nos neurones sautent d’un sujet à l’autre pour des raisons non partagées par notre interlocuteur : il se demande pourquoi nous sommes passés de la tarte aux fraises de ce midi à l’allergie au pollen du petit voisin qui l’a conduit à l’hôpital récemment ; il n’est pas dans notre tête pour savoir que les fraises nous évoquent l’urticaire qu’elles provoquent chez Mamie, lequel urticaire nous ramène à l’allergie, puis au voisin.

D’un côté, je me réjouis donc des progrès de mon rejeton en expression, mais de l’autre je sais qu’un langage partagé est également source d’incompréhension. J’espère réussir à toujours garder à l’esprit que, si ce que mon fils me dit me semble ridicule/aberrant, c’est probablement parce qu’il me manque des éléments de son contexte, et qu’il faut que j’aille les chercher.

 

 

 

* Attendu que Dame Nature m’a livré un Zozio en parfaite santé, sans quoi l’importance de tout ça deviendrait toute relative.

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