La mémoire

4 Juil

Une amie m’a prêté Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia, livre qui m’a happée dès les premières pages. Humour, émotion, des « tranches de vies » passionnantes, avec alternance entre le présent du narrateur et le passé de ses amis, donnant matière à réflexion. Un grand nombre de phrases ont trouvé de l’écho en moi, me renvoyant à des souvenirs, des réflexions déjà menées. Je ne citerai qu’un extrait (pas le plus gai, vraiment pas représentatif du livre du coup, mais correspondant à mon humeur introspective actuelle) :

« Leonid était admiré et envié pour sa mémoire exceptionnelle, mais c’était elle qui faisait son malheur. Il aurait mieux valu qu’il soit comme chacun de nous, ne se souvienne, et encore, que de deux ou trois parties et ne conserve que les moments lumineux de sa vie amoureuse. On redoute toujours de perdre la mémoire. C’est elle la source de nos maux. On ne vit bien que dans l’oubli. La mémoire est le pire ennemi du bonheur. Les gens heureux oublient. » (p434 de l’édition Livre de Poche).

Ma mère est douée d’une excellente mémoire (pas l’hypermnésie de Carrie Wells, mais impressionnante quand même), que j’admirais beaucoup enfant, et j’étais donc naturellement contente de constater que j’avais moi-même été plutôt bien dotée en la matière (moins sexy qu’un 95C, mais on peut pas tout avoir). Mais du coup, j’ai développé une sorte de phobie de l’oubli*, qui n’est pas sans lien avec ma tendance naturelle à l’accumulation (tendance qui horripile M. Moineau, surtout à l’approche d’un déménagement). Des tas d’objets me rappellent des moments précis de ma vie, des personnes, des ambiances ; jeter l’appareil photo gagné en CM2 à l’occasion du concours « prévention routière » (médaille d’argent, oui Madame !) est parfaitement impensable, même si jamais plus je n’achèterai de pellicule à mettre dedans. Mes divers déménagements m’ont donné de nombreux repères temporels, me permettant de dater assez précisément des choses anodines (la première fois que j’ai vu le Grand Chemin, c’était entre juillet 1989 et août 1992 ; et tout un tas de trucs aussi passionnants). C’est grâce à de tels repères que je sais que j’ai rencontré des personnes importantes pour moi le 13 juillet 2003 : je passais le week-end chez ma meilleure amie pour fêter la fin des épreuves de mon concours, et son petit ami du moment l’avait appelée pour l’inviter à une soirée. Après épluchage de la liste des présents, elle m’avait proposé d’y aller car elle était sûre que je me sentirais à l’aise avec eux (ce qui n’était pas couru d’avance, mais elle me connaissait parfaitement). Ce soir-là, j’étais tombée amoureuse ; il m’arrive encore parfois de repenser à lui, en mode « ah, si j’avais réussi à la séduire… où en serais-je aujourd’hui ? ».

Dans mon récent coup de cafard, j’ai ressorti des tréfonds de mon ordi les échanges que j’avais eus avec S. via forum ou msn. Et je me rends compte que je tourne en rond : 

Moineau : personne se dit jamais « tiens si j’allais voir Moineau »
S. : C’est le problème d’habiter dans un trou perdu
Moineau : si je m’invite pas chez les gens ils m’invitent pas non plus
je peux disparaître sans que personne s’en rende compte
S. : Tu pousses pas un peu loin là ?
Moineau : je suis pas sûre

Je ne sais pas si le fait de me faire à nouveau la même réflexion 5 ans plus tard doit être vu comme quelque chose de positif ou négatif. D’un côté ça me paraît déprimant, d’un autre j’ai passé de bons moments depuis, malgré tout (et plus de bons moments que de mauvais même) ; comme quoi ce n’est pas si grave. Quelque part il avait peut-être raison, je devrais peut-être me forcer à créer des liens avec des gens que je côtoie tous les jours, plutôt que de m’accrocher à des e-relations. Une part de moi refuse de laisser partir complètement les gens sous prétexte qu’on ne se voit plus aussi souvent qu’avant (sans compter que certaines amitiés ont commencé sur le Net, la position géographique ne devrait donc pas jouer dans tous les cas). Chaque fois que je réalise avoir oublié un détail sur untel ou unetelle (est-ce qu’il aime le chocolat, est-elle née le 15 ou le 16 juillet, son copain bosse dans quoi déjà ?), je me sens coupable et malheureuse. Le temps qui passe est mon ennemi, de plus en plus de moments à garder en mémoire, de moins en moins de neurones pour le faire.

 

*et manifestement aussi une Athazagoraphobie : peur d’être oubliée. C’est chouette le grec.

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2 Réponses to “La mémoire”

  1. Tarielle 7 juillet 2013 à 13 h 49 min #

    Je pense que les amitiés via internet ont de la valeur, mais chacun a certainement besoin de plus que ça… D’ailleurs, tu te plains toi-même que « personne » (j’ose croire que c’est légèrement exagéré) ne vienne te voir ou ne t’invite. Je comprends que ça ne soit pas facile de créer des liens… mais si tu en as besoin, il faut te lancer. Toi, invite si ça ne te fais pas peur.

  2. Moineau 8 juillet 2013 à 21 h 23 min #

    Depuis un an, les visites que j’ai eues : mes parents et ma sœur, deux copains le week-end du Hellfest, des anciens voisins (trois ou quatre fois), un copain de mon mari. Ce n’est pas rien, mais c’est peu. Et j’ai peur de créer de nouveaux liens qui ne dureront pas ; par la force des choses, je me suis liée avec certaines collègues, mais voilà je déménage dans un mois et il va falloir « tout recommencer » ailleurs. C’est ce côté éphémère qui m’use…

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