Claire

17 Mar

J’avais d’abord rencontré son chien. C’est curieux, car je ne les ai jamais vus ensemble : il était mort avant que je fasse sa connaissance. Mais quand elle m’en a parlé, je me suis souvenue de ce briard croisé dans le couloir du véto, collerette autour du cou.

Je ne me souviens pas de nos premiers échanges. Peut-être à propos de lecture, un commentaire sur un cours quelconque ? Ce dont je me souviens, c’est l’admiration que j’éprouvais pour elle. Nous nous partagions la tête de la classe, mais elle était aussi une grande sportive (gym, natation), contrairement à moi qui allais à reculons en cours de sport. Elle était d’une famille de « voileux », et savait naviguer – pas comme moi qui tirais sur telle écoute quand on me le disait sans savoir ce que ça faisait ; elle comprenait le bateau.

Peut-être qu’on s’entendait bien parce qu’on était tellement différentes ; elle parlait peu de sa vie passée, une anecdote de temps en temps sur tel pays traversé, mais jamais de regret apparent. Elle me le reprochait gentiment « Tu vis trop dans le passé. Tu n’es plus à A. ou B. aujourd’hui, tu es à Berlin, profite, c’est tout. » Berlin est devenu mon « tout » quand je suis rentrée en France, mon paradis perdu. Lors de la cérémonie scolaire d’adieu, on nous avait appris Qui peut faire ?. Nous étions nombreuses à pleurer, en cette fin d’année scolaire qui n’était pas juste le début des vacances, mais la fin d’une époque, l’éparpillement de tous aux quatre coins de France ou d’ailleurs. Pour nous dérider, elle chantait « J’peux pas faire de la voile sans vent, j’peux pas ramer sans rame, mais JE PEUX quitter mon ami sans verser une larme ». A-t-elle versé une larme plus tard en secret ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.

Elle partait pour 2 ans à Bangui, tandis que je rentrais dans la ville qui m’avait vue grandir. Je lui ai donné mon adresse, elle ne connaissait pas encore la sienne. Elle ne m’a jamais écrit, je n’en ai pas été étonnée. Déçue, un peu. Mais c’est tellement elle, je n’ai jamais pu lui en vouloir.

Un matin de 1996, peu avant la fin de ces 2 ans, la radio m’a réveillée en me disant que des troubles avaient éclaté en Centrafrique, que les troupes françaises là-bas… quoi ? J’ai regardé les infos les jours suivants, interrogé ma prof d’histoire sur ce qui se passait. Une pensée obsédante « et s’il lui arrivait malheur ? ».

Je ne saurai peut-être (probablement) jamais si elle et sa famille ont quitté ce pays en bonne santé. J’espère que c’est le cas, et que de temps en temps, elle a une pensée pour moi. Une pensée qui lui donne le sourire.

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2 Réponses to “Claire”

  1. Tarielle 17 mars 2013 à 21 h 11 min #

    Belle écriture…

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